Umberto Santino

Histoire des luttes contre la mafia

Selon une idée répandue, la lutte contre la mafia en Sicile n’aurait commencé qu’après les tragédies de Capaci et de la Rue D’Amelio en 1992, où, avec huit gardes du corps, ont péri les juges Giovanni Falcone, Francesca Morvillo et Paolo Borsellino. En réalité, la lutte contre la mafia est aussi vieille que la mafia elle-même; elle a commencé dans les années 1890, avec la première vague du mouvement des paysans.
Jusqu’à la fin des années 1950, la lutte contre la mafia en Sicile se présentait comme un conflit social; ces dernières années, elle présente la forme d’un combat civil. C’est ce que nous voudrions illustrer ici.


Qu’est-ce que la mafia?

Avant de parler de lutte contre la mafia, il s’agit de définir la mafia, en écartant quelques idées reçues. La mafia est d’abord un ensemble d’organisations criminelles auxquelles, selon les sources les plus récentes, sont affiliées environ 6000 personnes; la plus importante est Cosa Nostra. Mais ces organisations agissent à l’intérieur d’un système de relations qui traverse toutes les couches de la population et implique quelques centaines de milliers de personnes. Leur direction est dans les mains de personnes agissant dans un cadre illégal (les capimafia) ou légal (politiciens et fonctionnaires, hommes d’affaires et professionnels tels des avocats ou des conseillers financiers) ; ces derniers forment ce que nous pouvons appeler la ” bourgeoisie mafieuse “. La mafia sicilienne a pour particularité d’être une forme d’accumulation et système de pouvoir. Les caractéristiques du phénomène mafia sont donc le crime, l’accumulation et le pouvoir, auxquelles il faut ajouter un code culturel particulier et un certain consensus social.
Depuis son origine au milieu du XIX° siècle jusqu’à nos jours, la mafia est un mélange de continuité (par exemple dans la recherche d’un véritable contrôle di territoire et l’usage de la violence) et d’innovation : si la mafia s’est longtemps cantonnée a l’économie agricole de la Sicile occidentale, elle a peu à peu diffuse au-delà et exploite toutes les occasions offertes par les processus d’internationalisation (trafics de drogue et d’armes, systèmes télématiques de blanchiment de l’argent, etc.).


Lutte de classe et lutte contre la mafia

Des années 1890 jusqu’aux années 1950, c’est le mouvement paysan qui, d’abord dirige par le Parti socialiste et ensuite par le Parti communiste, a combattu la mafia. La première vague du mouvement paysan, celle des Fasci siciliens de 1892-1894, se battait pour la réforme agraire et la conquête des administrations communales ; elle s’est durement affrontée à la mafia, alliée des grands propriétaires terriens et de l’armée, comme en témoignent les quelque cent victimes qu’a laissées ce conflit. Apres la défaite des Fasci, un million de Siciliens émigrèrent, surtout vers le Etats-Unis.
Le mouvement paysan reprit dans les années 1920, avant l’arrivée du fascisme (1922-1943), puis à la fin de la seconde guerre mondiale ; à chaque fois, ce fut par des occupations de terres qui se soldèrent par des dizaines de morts. La réforme agraire sicilienne de 1950 fut une mauvaise plaisanterie : les paysans reçurent les plus mauvaises terres, découpées en petites parcelles attribuées par tirage au sort individuel, après la révocation des concessions de terres faites auparavant aux coopératives. A cette disparition du mouvement coopératif paysan s’ajoutèrent l’inexistence d’une politique de crédit appropriée et la perte l’importance de l’agriculture tant nationalement qu’internationalement.
Cela explique l’émigration d’un million supplémentaire de Siciliens, cette fois-ci surtout vers le nord de l’Italie et l’Europe centrale. Ainsi s’achève cette première phase de lutte contre la mafia, marquée principalement par les conflits d’intérêts au sein d’une économie agraire.


Dans les années 1960

Pendant les années 1960 et 1970, la mafia s’intéresse au développement des villes (spéculation immobilière) et à l’argent public (appels d’offres pour les travaux publics) que gèrent l’Etat et la Région sicilienne, dotée en 1946 d’un autonomie spéciale ; elle s’allie alors avec les partis de gouvernement, surtout avec la Démocratie chrétienne. Au cours de cette période, la lutte contre la mafia est le fait de minorités et relève surtout des institutions publiques. Lorsque les rues de Palerme furent ensanglantées par une véritable guerre engagée par la mafia pour contrôler le marche immobilier et les trafics illégaux, une commission parlementaire fut constituée pour enquêter sur la mafia (1963).
Elle a conclu ses travaux en 1976 lorsqu’elle a livré une grande quantité de documents… avec peu de résultats concrets. En 1977 est créé le premier centrer d’étude sur la mafia en Italie, le Centre sicilien de documentation ” Giuseppe Impastato “, du nom d’un militant de la lutte contre la mafia assassiné en mai 1978. En 1981-1983, les hostilités avec la mafia se traduisent par les assassinats des plus hautes personnalités politiques et institutionnelles – Mattarella (Président de la Région Sicilienne), Pio La Torre (Secrétaire du Parti Communiste), Dalla Chiesa (Préfet) – ainsi que de membres des forces de l’ordre et de magistrats. Et ce n’est qu’en septembre 1982 que fut approuvée la loi antimafia qui, pour la première fois, définit le crime d’association mafieuse. Ce fut le point de départ d’interpellations de capimafia et l’année 1984 vit le début du processus qui a entraîne la condamnation de nombreux mafiosi. Désormais le mouvement contre la mafia organise de grandes manifestations ; des centres d’études et des associations spécialisées se créent. La nouvelle vague de lutte contre la mafia s’amplifie encore durant le années 90, après les attentats qui ont provoque la mort des juges Falcone et Borsellino.


De la Première à la Seconde République

Apres la chute du mur de Berlin, l’Italie est entrée dans une transition entre ce que l’on peut appeler la Première et la Seconde République. Les deux grands partis qui avaient dominé la scène politique pendant un demi-siècle disparaissent : la Démocratie chrétienne a éclaté d’abord en deux partis, puis en trois ; le Parti communiste italien s’est transformé en Parti démocratique de la gauche (PDS), mais certains de ses membres ont créé le Parti de la refondation communiste. En 1996, une coalition de centre gauche, dominée par le PDS et soutenue par les néo-communistes, a formé un gouvernement. Dans cette phase, la mafia subit les chocs en retour de la vague de violence de 1992-1993. Car en 1992, les tueries de Capaci et de la rue D’Amelio ne furent pas isolées ; auparavant avait été tué Salvo Lima, un proche d’Andreotti, qui avait dominé la Démocratie chrétienne sicilienne pendant plusieurs années et était député au Parlement européen ; et l’année 1993 avait vu les carnages de Florence et de Milan, qui firent dix victimes, ainsi que des attentats contre des monuments et deux églises à Rome. Ces crimes se produisirent alors que prenait fin l’époque où la Démocratie chrétienne faisait le lien avec le monde politique institutionnel ; ils marquèrent aussi la naissance de la Seconde République.
La mafia paie durement son recours à une telle spirale criminelle : en réponse à l’escalade de la violence, de nouvelles lois d’exception sont votées pour lutter contre la mafia ; on interpelle Riina, que l’on considère comme le chef des chefs, mais qui est en fait le responsable des actions violentes, ainsi que d’autres capimafia ; de nouveaux procès ont lieu et de nouvelles condamnations sont prononcées : En septembre 1995 s’ouvre à Palermo le procès de Giulio Andreotti, l’homme qui, après avoir été pendant un demi-siècle au centre de la vie politique nationale, se trouve accuse d’association mafieuse. D’autres procès concernent des politiciens et des fonctionnaires – agents de la police ou des services secrets, magistrats – auxquels sont reproches leurs liens avec la mafia.
Il apparaît alors que, pendant la Première République, les rapports entre la mafia et les institutions du pays n’ont pas été fortuits, mais au contraire systématiques. Nous vivions dans une démocratie bloquée (formellement ouverte, mais en fait paralysée) et dans un Etat au double jeu : l’Etat renonçait à punir les mafiosi parce que ceux-ci jouaient un rôle important pour le maintien du pouvoir, et souvent des secteurs de l’Etat avaient recours à la violence pour empêcher un éventuel changement politique. Les huit tuerie qu’a connues l’Italie entre 1969 et 1984 ont fait 150 morts et 688 blesses ; toujours impunies, ces tueries sont appelées des ” carnages d’Etat “, car on y discerne la main des services secrets, dont les chefs étaient affiliés à la loge maçonnique P2 qui était en relation avec les néofascistes et les mafiosi. Pour expliquer les rapports entre institutions publiques et mafia ainsi que les tueries, certains ont parlé de ” souveraineté limitée “, expression qui fait référence à la prédominance des intérêts internationaux, comme si les ordres venaient de Washington dans le cadre de la lutte du Pacte Atlantique contre le communisme. Mais en réalité, il s’agissait plutôt d’un mariage entre intérêts nationaux et internationaux ; l’invocation d’une fidélité atlantique ne peut servir à passer sous silence la responsabilité des gouvernants italiens.


Les ” repentis “

Ces dernières années le nombre des mafiosi qui collaborent avec la justice a fortement augmenté ; ils sont actuellement plus de 1000.
Le mouvement a commence au début des années 1980, lorsque quelques mafiosi vaincus dans des conflits internes décidèrent de collaborer avec la justice ; depuis, beaucoup de mafiosi ont choisi cette voie pour obtenir l’impunité (parfois en poursuivant leurs activités mafieuses, comme l’attestent quelques cas récents). On appelle ” repentis ” ces mafiosi qui collaborent avec la justice. Dans la plupart des cas, leur démarche ne procède cependant pas d’un repentir de caractère éthique mais plutôt d’un choix opportuniste. Quelle que soit leur motivation, ces ” repentis ” ont beaucoup contribué à bien des enquêtes. Nous ne pouvons pas pour autant payer un prix trop élevé pour leur aide : si nous pouvons admettre une réduction de peine pour ces personnes parfois responsables de plusieurs assassinats, nous ne pouvons tolérer qu’on leur garantisse l’impunité, comme cela arrive encore aujourd’hui.


Le nouveau mouvement de lutte contre la mafia

Le nouveau mouvement de lutte contre la mafia est né d’une part de l’émotion et de l’indignation provoquées par les grands crimes commis et d’autre part du refus de voir la mafia envahir la vie quotidienne et vider la vie démocratique de toute substance. Il procède surtout de motivations éthique. Divisé en de nombreux groupes, ce n’est qu’en certaines occasions qu’il parvient à se donner une certaine unité d’action. Dans ce mouvement toutes les classes sociales se retrouvent, mais la classe moyenne (étudiants, professionnels et tout particulièrement enseignants) est la plus active. Quelques commerçants et hommes d’affaires participent aussi à la lutte contre le racket : en effet la mafia, qui a toujours pratique les extorsions de fonds, cherche aujourd’hui à mettre la main sur des entreprises ” propres ” pour couvrir des activités illégales et blanchir de l’argent. Pour atteindre cet objectif , beaucoup d’hommes d’affaires ont été assassines ces dernières années.


La situation actuelle

La situation actuelle demeure incertaine. Au sein de la mafia le point de vues des médiateurs (ceux qui estiment préférable de contrôler la violence, sans la diriger vers les hautes personnalités) semble prévaloir sur celui des tueurs. Devant la diminution des grands crimes mafieux, les institutions publiques risquent de baisser la garde ; quelques-unes des réformes concernant la justice peuvent constituer ainsi un retour en arrière par rapport à la législation d’urgence.
Le mouvement de lutte contre la mafia tend à se diviser à nouveau, en dépit de tentatives pour créer des coordinations au niveau national. Sur le plan international, la situation est très préoccupante, avec la crise de l’économie légale dans beaucoup de pays, la libre circulation des capitaux, la financiarisation de l’économie et le triomphe du marché ; ces éléments peuvent en effet favoriser l’enrichissement illégal et en définitive banaliser les activités mafieuses, comme le montre l’essor de la mafia russe et l’apparition d’autres mafias en Amérique latine et ailleurs.
L’Eglise a aussi une responsabilité à assumer. Longtemps animée par l’anticommunisme, elle a pu ignorer le réseau de complicité qui liait les mafiosi aux hommes de pouvoir. Ces dernières années, le Pape et la hiérarchie ont pris position et la mafia a été qualifiée de “péché social” ; du fait de leur engagement contre la mafia, certains prêtres ont été assassinés (don Puglisi a Palerme), mais, d’un autre côté, quelques religieux son accusés de collaboration avec la mafia.
Pour lutter contre la mafia avec efficacité, il nous faut aujourd’hui une éthique de la radicalité et du conflit. Si nous avons placé le Centre sicilien de documentation sous le nom de Giuseppe Impastato, c’est surtout parce que ce Sicilien avait rompu avec son père, ami des mafiosi, à l’âge de 15 ans. En quittant la maison paternelle, il nous donne un exemple de la radicalité qui commence par soi-même et par sa propre famille.

(” Croire Aujourd’hui “, n° 41, 1er Janvier 1998, p. 10-13. La rédaction de ” Croire Aujourd’hui remercie Ferdinando Fava pour son aide à la traduction)