Daniela Ristic

Note de Lecture – Octobre 2014
Titre de l’ouvrage : Dalla mafia alle mafie
Auteur : Umberto Santino
Editions : Rubbettino

Pour commencer, quelques mots sur l’auteur. Umberto Santino est le fondateur et directeur du centre sicilien “Giuseppe Impastato”. Depuis de nombreuses années, il est l’un des militants anti-mafia le plus engagé. Ses études sur les pouvoirs criminels, les marchés illégaux et les relations entre la politique, l’économie et la criminalité ont une portée internationale et reconnue.

Son ouvrage, Dalla mafia alle mafie, est un recueil rigoureux de tous les aspects paradigmatiques et recherches scientifiques effectués au sujet des mafias. Il met en perspective les différentes études afin d’en déconstruire les stéréotypes, les dérives culturalistes et les généralisations hâtives. Son fil conducteur est justement celui de souligner la complexité du phénomène mafieux.

Dans le premier chapitre, “Les sociologues et les mafias”, Santino montre de quelle manière, à partir des années 60, les chercheurs se sont focalisés sur l’agir rationnel des mafias, considérées comme des entreprises cherchant à accumuler leurs richesses. Les images de la mafia traditionnelle s’érodent pour laisser place à une mafia entrepreneuriale. Toutefois, il nuance ce dernier propos, en ajoutant que l’accumulation des richesses a toujours été un objectif mafieux. En outre, la “mafia-entreprise” a aussi d’autres fins, comme celles de la sécurité et de la réputation. À mon sens, ce chapitre met en évidence deux concepts fondamentaux. D’une part, la focale faite sur la géopolitique critique et la frontière entre la légalité et l’illégalité. En effet, un des apports les plus décisifs de la recherche a été de démontrer la manière dont “la mafia-entreprise s’affirme à l’intérieur de processus sociaux, économiques et politiques qui voient la mafia devenir une part essentielle de la classe dominante fondée sur des échanges et des “faveurs spécifiques””. Ce constat est important car il nous ramène à cette frontière floutée entre la légalité et l’illégalité, ne pouvant se passer des structures entrepreneuriales, les organisations mafieuses sont immergées dans la légalité tout en se rattachant aux trafics illégaux. L’auteur met en évidence toute une série de typologies restituant cette idée de cycles de pratiques illégales légalisées.

D’autre part, il expose les différentes visions de la “violence mafieuse”, qui constitue, un des “super pouvoirs” dont disposent les organisations mafieuses. Par exemple, dans cette “cohabitation” ou copénétration des organisations mafieuses avec le politique et l’économie, les acteurs mafieux utilisent une violence de type entrepreneuriale, ils ne l’ont pas inventée, cette dernière existait déjà, mais ce sont les organisations mafieuses qui l’on utilisée de manière systématique et rationalisée. Ainsi, l’auteur souligne l’importance du livre White Collar Crime (Edwin H. Sutherland, 1949), qui a exposé pour la première fois la criminalité de la haute société, fléchissant ainsi l’imaginaire collectif qui basait cette criminalité sur les classes inférieures. De grandes firmes américaines étaient ainsi analysées comme de véritables entreprises mafieuses, utilisant des méthodes violentes d’intimidation pour la lutte contre la concurrence.

Certains chercheurs parlent de “l’industrie de la violence” pour qualifier l’agir mafieux. Pour sa part, Santino, met en évidence que la violence est considérée comme un moyen d’atteindre des objectifs mafieux, plutôt que comme une fin en soi. Ainsi, l’auteur fait une parenthèse sur les mafieux considérés comme des “industriels de la protection privée” par certains chercheurs. Selon ces théoriciens, il est un climat de méfiance très répandu dans la société, qui implique une demande de protection par la population contre, par exemple, les arnaques, et la criminalité commune. Toutefois, c’est la mafia elle-même qui génère ce sentiment d’insécurité dont il prétend protéger. Par conséquent, les mafieux sont à la source de nombres arnaques et en lien avec cette même criminalité commune. En rapport à cette vision de l’agir mafieux, Santino nous dit qu’il est préférable de parler “d’acteurs de pouvoir” plutôt que d’industrie de la protection privée. En effet, il parait évident que des actes de terrorisme mafieux, comme par exemple les attentats de Florence et de Milan, ont plutôt étés faits dans une logique réputationnelle.

C’est pourquoi, la violence n’est pas purement instrumentale comme d’autres l’ont affirmé, elle est aussi le fruit d’un code de conduite qui refuse de reconnaitre l’Etat et son monopole sur celle-ci. L’agir mafieux ne peut pas non plus se réduire à la seule industrie de la protection privée.

Dans les cinq chapitres qui suivent, Santino confronte les points de vues de plusieurs disciplines par rapport à la mafia. Les historiens d’abord, qui ont longtemps considéré les antécédents de la mafia sicilienne comme découlant du système féodal et des bandits qui étaient au service des seigneurs. D’autres, attribuent son existence à la carence de l’Etat qui a généré des rapports entre “hommes et hommes”, une sorte d’anti-Etat qui nait afin de résister à la longue série de colonisations de l’île sicilienne. Pour l’auteur, ce sont autant d’interprétations abusives, la question de l’origine de l’organisation mafieuse ne fait pas consensus et l’on peine à faire la différence entre stéréotypes, histoire romancée et liens empiriques. Les criminologues quant à eux, ont commencé par définir le criminel comme un individu déviant ayant des dispositions “biophysiques”, le différenciant du citoyen lambda qui respecte la loi. Ces visions déterministes ont vite fait place à la criminologie critique fondée sur la déviance comme étiquetage, vision critique qui serait elle-même critiquable selon l’auteur. Les économistes ensuite, ont fait osciller le débat entre la mafia comme détentrice du monopole de l’économie criminelle ou alors comme une sorte de “disorganised crime”. Aussi, selon certains, les organisations criminelles doivent leur longévité à une transformation majeure dans leur mode de fonctionnement, ceci car elles passent de la seule accumulation des richesses à des acteurs intervenant sur toutes les étapes du cycle de production de cette richesse. Enfin, les derniers acteurs examinés par Santino sont les psychologues et les psychanalystes. Ces-derniers ont contribué à alimenter une série de “mytho-visons” sur la psychologie mafieuse, comme par exemple, la vision freudienne de négation de l’autorité, ou la vision basée sur l’amour de la mère “Madre Mafia”. Pour Santino ces visions équivalent à “réduire la psychologie mafieuse à des rituels archaïques et primitifs irrationnels”, ce qui est une démarche parfaitement infondée.

Le sixième chapitre s’intéresse aux liens entre phénomènes mafieux et religion. L’Eglise catholique s’en est intéressée que tardivement, pour considérer l’agir mafieux comme un péché social contre le bien commun. Pour Santino, l’établissement du phénomène mafieux au rang du social dans sa globalité, implique une responsabilité collective qui dédouane de toute responsabilité individuelle. Aussi, on peut considérer que la mafia entretien des relations de collaboration étroite avec l’église. Ainsi, l’affinité morale entre ces deux sphères sociales est présente, on voit Dieu comme une sorte de “super parrain”, qui puni ceux qui ne se plient pas à ses lois. C’est d’ailleurs par cette même instrumentalisation morale que les mafieux se sentent dans le juste en tuant telle ou telle autre personne, puisqu’ils sont des justiciers destinés à maintenir l’ordre.

Pour conclure, Santino va insister sur l’importance d’établir un “paradigme de la complexité” pour fonder une tradition de recherche débarrassée de tous ces stéréotypes autour des organisations mafieuses. Pour lui, il est important de ne pas regarder la mafia comme une entité unique, homogène, mais comme un ensemble réticulaire de phénomènes. Il donne de nombreux autres exemples de simplifications comme le fait de parler d’ “ancienne et de nouvelle” mafia, cela contribue à délimiter le champ historique et à essentialiser la mafia. La “pieuvre mafieuse”, est un parmi les nombreux autres stéréotypes qui confèrent à cette organisation une sorte de toute puissance d’ou découle un fatalisme fort consistant à croire qu’il n’est pas possible de l’éradiquer.

Personnellement, j’ai trouvé ce livre très complet, car il fait office de vaste catalogue de recherches effectuées à ce sujet. L’auteur confronte habilement les différentes visions et est dans une claire optique de déconstruction des lieux communs. Je pense en effet, qu’il est fondamental de mettre en évidence la complexité des phénomènes que l’on étudie. Tous les acteurs qu’il a analysé ont tendance, d’une manière ou d’une autre, à offrir des visions englobantes afin de proposer des théories générales. Mais, comme nous l’a montré Santino dans cet ouvrage, si une théorie générale sur les mafias existe, elle ne peut être lue qu’à travers la complexité.
Daniela Ristic, Science Po Paris, cours de “Géopolitique critique des criminalités” de Fabrice Rizzoli (OGC)