Anna Puglisi

Le rôle des femmes dans l’organisation mafieuse et dans la lutte contre la mafia


Les femmes dans l’organisation mafieuse

La documentation que nous avons recueillie jusqu’à présent montre que, bien que la mafia soit encore une organisation formellement monosexuelle, du moins de ce qu’on en sait des déclarations de mafieux ayant collaboré avec la justice et des résultats d’enquêtes et de procès, les femmes impliquées dans les activités mafieuses sont nombreuses, et certaines même dans des rôles de premier plan.
La monosexualité, du reste, n’est pas une prérogative de la mafia, cette dernière étant une organisation qui est née et a grandi dans une société sexiste (j’entends ici, toutes les sociétés, pas uniquement la société sicilienne).
Inversement à ce qu’on pense en général, la chronique de ces dernières années nous offre divers exemples de femmes impliquées dans des affaires de mafia, et la nouveauté ne réside qu’en leur nombre. En fait, nous trouvons déjà des femmes accusées d’activité mafieuse dans un procès de la mafia des années 1927-1928. Parmi les 153 inculpés (des mafieux et leurs sympatisants), se trouvaient 7 femmes accusées d’assistance aux personnes en fuite, d’encaissement de pots-de-vin et de détention d’argent. L’une des accusées, Giuseppa Salvo, s’était distinguée à l’intérieur de la cosca (famille mafieuse), et garda une parfaite attitude mafieuse au cours du procès.
Parmi les femmes de familles mafieuses, nous avons relevé une variété de comportements issus de leur personnalité, de leur provenance, de leur éducation, qu’elles soient nées dans des familles mafieuses ou proviennent d’autres milieux.
Ainsi, nous avons des femmes qui se contentent de jouir des bénéfices des activités illicites, d’autres qui servent de prête-noms, en tant que propriétaires de sociétés ou d’entreprises utilisées le plus souvent pour écouler de l’argent sale, d’autres exercent des activités criminelles en leurs noms (par exemple, le trafic de drogue) ou dirigent la famille mafieuse suite à l’arrestation ou à la fuite des hommes. Enfin, nous avons des exemples de femmes qui n’ont pas hésité à organiser des homicides.


Le mouvement antimafia et les femmes qui luttent contre

Le rôle des femmes dans la lutte contre la mafia a toujours été très important, mais souvent oublié.
Les femmes ont été les protagonistes du mouvement antimafia dès les luttes paysannes de la fin du XIXème siècle. Dans de nombreux villages siciliens, à l’intérieur des Fasci, on trouvait une présence massive de femmes ce qui suscita l’étonnement des chroniqueurs et des spécialistes contemporains. Même au cours des vagues successives de luttes pour la réforme agraire et pour des conditions de vie plus humaines dans les mines qui suivirent la première et la deuxième guerre, la présence des femmes a été significative bien que presque totalement ignorée, si l’on excepte quelques cas. Et pourtant, les femmes aussi ont payé leur tribut de sang, contrairement à ce qui a faussement été dit, à savoir qu’autrefois la mafia respectait les femmes et les enfants : les mafieux ont toujours tué sans se soucier du sexe ou de l’âge, parce que leur violence répond à des logiques bien précises d’acquisition et de maintien de pouvoir.
Dans le mouvement antimafia actuel la composante féminine est présente depuis le début des années 80, avec la naissance de l'”Associazione donne siciliane per la lotta contro la mafia ” (Association des femmes siciliennes pour la lutte contre la mafia). Elle a été la première association de masse à se donner pour but la lutte contre la mafia et il est emblématique que ce soient des femmes qui l’ait voulue, des femmes de provenances diverses : certaines voulaient continuer d’une autre manière une activité commencée dans des partis et des mouvements politiques, d’autres se rapprochaient pour la première fois du militantisme, conscientes que la mafia viole nos vies, d’autres avaient été atteintes par la violence mafieuse, comme les veuves de magistrats, d’autres fonctionnaires d’État, ou de citoyens tués pour leur droiture.
La remarquable activité de l’Association: travail dans les écoles, débats, manifestations. Mais les moments les plus importants de l’activité de l’Association sont ceux durant lesquels un soutien a été apporté aux femmes qui se sont constituées parties civiles dans les procès contre la mafia. En particulier à un groupe de femmes qui, issues du peuple sicilien, le plus sujet à la mafia, et ayant subi la mort d’un proche de main mafieuse, ont collaboré avec la justice plutôt que de rester silencieuses.
La première de toutes, la maman de Peppino Impastato, Felicia Bartolotta, a continué à sa manière la révolution de son fils, comme l’avait fait dans les années 50 Francesca Serio, la mère de Salvatore Carnevale, dirigeant des luttes paysannes.

Traduit de l’italien par Nathalie Bouyssès.

Voir: Anna Puglisi, Donne, mafia, antimafia, Di Girolamo Editore, Trapani 2005, pp. 190.